Immigration, Sahara occidental, affaire Sensal : la France et l’Algérie sur la voie du dégel ?


Relancer « la relation bilatérale dans un souci d’efficacité et de résultats ». Après des mois de tensions entre Alger et Paris, les présidents Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune ont amorcé leur réconciliation lors d’un échange téléphonique, à l’occasion de la fête de l’Aïd, lundi 31 mars.
Travail de mémoire, économie, immigration, coopération judiciaire… Les deux dirigeants ont fixé les grands axes d’un « programme de travail ambitieux » dont les premières pierres seront posées dès le 6 avril, lors de la visite à Alger du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, précise le communiqué conjoint des présidence française et algérienne.
Macron « reprend la main »
Cette relance diplomatique est « un pas important, car elle émane des deux chefs d’État », souligne le politologue Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM), précisant que « la reprise en main du dossier par Emmanuel Macron correspond à une demande exprimée par le président Tebboune ». Le 22 mars, en pleine crise diplomatique sur la question migratoire, le président algérien avait qualifié Emmanuel Macron de « seul point de repère », affirmant vouloir se maintenir à l’écart du « brouhaha » et du « capharnaüm politique » en France. Une manière de renvoyer dans les cordes le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, qui a récemment multiplié les attaques contre Alger.
Arrivé au gouvernement en septembre, le Républicain, actuellement en lice pour prendre la présidence de son parti, avait engagé un bras de fer avec l’Algérie pour forcer le pays à reprendre ses ressortissants frappés d’une obligation à quitter le territoire français (OQTF). Mais les autorités algériennes ont rejeté ses demandes, affirmant qu’elles ne céderaient pas aux « menaces » ni aux « intimidations ».
Bruno Retailleau avait pourtant évoqué une possible démission si Emmanuel Macron ne suivait pas sa ligne sur ce dossier. Il en est désormais en retrait. Deux autres ministres, Jean-Noël Barrot, aux Affaires étrangères, et Gérald Darmanin, à la Justice, doivent se rendre à Alger pour amorcer le dégel.
Pas de mention du Sahara occidental
L’escalade des tensions entre Paris et Alger avait débuté avec la décision de la France de reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, le 30 juillet dernier. Principal soutien du mouvement indépendantiste Front Polisario, l’Algérie avait considéré cette reconnaissance française comme une violation du droit international, fustigeant une « grave erreur » et rappelant son ambassadeur à Paris. L’amorce du nouveau dialogue entre Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune « marque en quelque sorte le retour à la ‘situation de normalité’ qui prévalait avant cet épisode », analyse Hasni Abidi. Bien que marquée par une longue histoire de tensions, la relation franco-algérienne traverse ces derniers mois une crise d’une ampleur inédite.
Si le sujet ô combien épineux du Sahara occidental n’est pas mentionné explicitement dans le communiqué présidentiel, il pourrait néanmoins être abordé en privé par les deux dirigeants. Car le document, qui souligne l’importance d’un « dialogue d’égal à égal », rappelle l’engagement des deux partenaires « à la légalité internationale, ainsi qu’aux buts et principes édictés par la Charte des Nations unies ».
Parmi les autres dossiers prioritaires figure la poursuite du travail de mémoire sur les événements liés à la colonisation et à la guerre d’indépendance. Dans le cadre de la Déclaration d’Alger d’août 2022, une commission mixte des historiens franco-algériens avait été créée, mais ses travaux ont depuis été interrompus du fait des tensions diplomatiques.
Paris s’est également engagé à soutenir la révision de l’accord commercial entre son partenaire nord-africain et l’Union européenne, signé en 2002 et jugé désavantageux par Alger.
L’affaire Sensal, point d’orgue du rapprochement
Enfin, les deux dirigeants ont évoqué le sort de l’écrivain Boualem Sensal, emprisonné en Algérie, pour qui le président français a demandé « un geste de clémence et d’humanité ».
Récemment naturalisé français, l’auteur algérien de 80 ans avait été interpellé à Alger en novembre 2024, en pleine brouille entre les deux pays. Il avait été accusé d’atteinte à l’intégrité du territoire algérien, après avoir tenu des propos controversés sur le Sahara occidental, notamment lors d’une interview avec le média d’extrême droite Frontières. Alors qu’il encourait dix ans d’emprisonnement, Boualem Sensal avait finalement été condamné le 27 mars à une peine de cinq ans, suscitant l’espoir parmi ses proches qu’une grâce présidentielle puisse à terme être prononcée.
« Cette affaire a poussé les deux présidents à reprendre contact, pour éviter que la relation algéro-française ne se dégrade davantage », analyse Hasni Abidi.
Dans ce dossier l’ »approche algérienne a primé », souligne l’expert – Alger refusant que la libération de Boualem Sensal ne « soit une condition à l’amorce d’un dialogue ».
De son côté Emmanuel Macron, qui avait qualifié la condamnation de « totalement arbitraire » et appelé expressément à la libération de l’écrivain, pouvait difficilement faire l’impasse sur sa situation.
Il s’agit d’une « sortie honorable pour les deux présidents », conclut Hasni Abidi.
Le 6 avril, Jean-Noël Barrot sera reçu par son homologue algérien Ahmed Attaf pour établir un plan de travail sur les différents sujets évoqués. Les deux présidents ont de leur côté « arrêté le principe d’une rencontre prochaine », sans plus de détails.