Alliance des États du Sahel : questions autour du nouveau passeport de l’AES

Les nouveaux passeports du Mali, du Niger et du Burkina Faso, siglés sous l’Alliance des États du Sahel (AES), sont fabriqués par une entreprise française. Par le passé, la société a pourtant été très décriée par les autorités maliennes.
Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, membres de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont désormais accès à des passeports spécifiques qui viennent remplacer les anciens documents siglés Cédéao. Les trois pays, qui ont choisi de se retirer de l’organisation ouest-africaine au nom de leur « souveraineté nationale », cherchent à renforcer leur unité.
Malgré les relations dégradées entre le Mali et la France, le président de la Confédération des États du Sahel (AES), le Général d’Armée Assimi Goïta, a choisi une entreprise française pour faire fabriquer les passeports de l’AES. Deux mois après l’annonce de leur mise en service, ils ne permettent toujours pas de voyager en France ou dans l’ensemble de l’espace Schengen.
Assimi Goïta annonçait la mise en circulation des passeports à compter du 29 janvier, dans un communiqué rendu public quelques jours avant, le 23 janvier.
Ces nouveaux papiers d’identité incarnent le projet de l’AES car ils unissent les trois nations sur les plans diplomatique et économique. Leur mise en circulation s’inscrit dans la feuille de route de l’alliance qui souhaite développer son intégration régionale et qui cherche à simplifier la libre circulation des citoyens des États membres.
Pourquoi la fabrication des passeports a été confiée à la France ?
C’est une entreprise française spécialisée en biométrie et cryptographie, Idemia, qui est chargé de la fabrication des passeports de l’AES, a révélé Jeune Afrique. L’entreprise avait pourtant été fustigée par les autorités maliennes qui l’accusait de « prendre en otage » les données de recensement administratif qu’elle était chargée de collecter au Mali. Une accusation réfutée par Idemia. Cet événement avait mené au report des élections maliennes de septembre 2023. Aucune date n’est encore fixée aujourd’hui, bien que les données aient été récupérées.
Après la publication de cet article, Idemia a contacté la rédaction de TV5MONDE pour apporter des précisions sur les accusations formulées à l’époque par les autorités maliennes et sur le report des élections :
« IDEMIA n’a jamais empêché l’accès aux données biométriques maliennes(…). Toute migration ou transfert de données sensibles est une opération complexe, encadrée par des règles de sécurité strictes. »
« La décision de reporter une élection relève exclusivement des autorités nationales et de leurs instances compétentes. IDEMIA n’a absolument aucun rôle dans le calendrier électoral du Mali et les opérations associées. »
Bamako n’a jamais rompu le contrat conclu avec Idemia en 2015. 12 000 à 16 000 passeports maliens de l’AES sont produits tous les mois et délivrés par la société française, explique Jeune Afrique.
« Ces passeports sont fabriqués dans une usine sécurisée du groupe Idemia située au sein de l’Union européenne, explique Olivier Charlanes à RFI, porte-parole d’Idemia. Nous avons livré environ 25 000 passeports depuis le basculement fin janvier sous le nouveau design de l’AES. La production à venir dépend du besoin, dépend des demandes, poursuit le porte-parole d’Idemia. Habituellement, nous livrons entre 12 000 et 16 000 passeports par mois environ. »
La société française ajoute que « le contrat en vigueur court jusque fin 2025 » et qu’« une éventuelle reconduction n’est pas envisagée à ce stade ».
Des relations toujours glaciales entre le Mali et la France ?
Les relations diplomatiques entre les deux pays se sont pourtant dégradées ces dernières années et plusieurs contentieux judiciaires sont à noter.
L’ambassade de France au Mali est toujours en « mode dégradé » depuis l’expulsion de son ambassadeur, Joël Meyer, en février 2022. Son remerciement avait été suivi par le départ de nombreux employés consulaires et de la suspension de l’aide au développement.
La même année, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et son fils Thomas avait été convoqués par un juge d’instruction du pôle économique et financier du Tribunal de grande instance de la commune III de Bamako. La demande de comparution pour « atteinte aux biens publics » avait pour objectif d’éclaircir « des soupçons d’attribution frauduleuse du marché de fabrication de passeports biométriques maliens, en 2015, à Idemia (alors nommée Oberthur), une société pour laquelle Thomas Le Drian était apporteur d’affaires », explique RFI.
De son côté, l’entreprise Idemia « dément toute implication de Messieurs Jean-Yves Le Drian et Thomas Le Drian dans ses activités commerciales. Aucun des deux n’a jamais agi pour le compte d’IDEMIA, ni en tant qu’apporteur d’affaires ni à aucun autre titre. »
La dégradation des relations entre les deux pays se reflète dans l’attribution de visas aux Maliens souhaitant voyager en France qui a été divisée par quatre. Plus de 20 000 demandes de visas français étaient déposées annuellement par des ressortissants maliens.
L’année dernière, le prestataire engagé par le Quai d’Orsay pour traiter les demandes de visa au Mali, la société Capago, a traité moins de 4 000 dossiers, indique Jeune Afrique. Seules 25 demandes de visas par jour ont été accordées au mois de janvier, et 22 au mois de février.
Peut-on voyager partout avec les passeports AES ?
Le nouveau passeport AES ne permet pas encore de voyager dans les pays de l’espace Schengen à cause de retards de sa délivrance aux autorités compétentes. Jeune Afrique révèle qu’ils sont dus à « la transmission tardive, par les autorités de Bamako, des exemplaires témoins aux chancelleries établies dans la capitale malienne ». Les documents ont été délivrés aux missions diplomatiques et aux postes consulaires, le 10 mars seulement et après une relance de leur part.
En attendant la remise des nouveaux passeports, les citoyens maliens pourront utiliser leur anciens siglés Cédéao, qui restent utilisables jusqu’à leur date d’expiration.
« Cependant, les citoyens de la Confédération AES détenteurs des anciens passeports arborant le logo de la Cédéao en cours de validité peuvent les faire remplacer par les nouveaux passeports de l’AES conformément aux règles en la matière », a indiqué Assimi Goïta dans un communiqué diffusé lors de l’annonce de la mise en circulation du nouveau document biométrique.
Ces retards ont provoqué des troubles dans plusieurs consulats de la capitale malienne. Les citoyens qui pensaient pouvoir utiliser leur pièce d’identité AES dans l’immédiat ont été déboutés dans leur démarche.
Mais le gouvernement malien a tenu à rassurer la population en expliquant que les « anciens passeports restent valables jusqu’à leur date d’expiration », en attendant la reconnaissance par les États destinataires des nouveaux documents siglés AES et de leur validation par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI).
« Nous avons pris toutes les dispositions nécessaires auprès de l’OACI (Organisation de l’aviation civile internationale », a précisé le général Daoud Aly Mohammedine, ministre malien de la Sécurité et de la Protection civile, précisant que le passeport AES a le même poids diplomatique que les autres documents de voyage.